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Un peu de... fiction: Extrait d'un rêve - Variations.

  • 6 juin 2019
  • 4 min de lecture

Dès qu’elle arrive dans le salon de l’hôtel, elle sent son regard sur elle.

Elle balaie la pièce des yeux, c’est bruyant, joyeux, tout le monde se retrouve, se raconte, se serre dans les bras. Il y a une petite musique en sourdine, rythmée, avec des percussions, ça fait vacances. La pièce est lumineuse, mais plus pour longtemps, le début de soirée arrive.

Elle le voit, mais ne s’arrête pas sur lui, elle le survole, mais n’en rate pas une miette. Assis sur un des divans blancs en tissu, il est avec son groupe habituel, ils rient, se moquent, ils sortent leur GSM, y jettent un coup d’oeil blasé, les glissent à nouveau dans leur poches, ils rient encore, moins fort.

Lui, il fait tout ça aussi, mais il la regarde entre chaque geste, avant chaque posture. Il n’est pas vraiment beau, il est banal, il n’est pas « son genre », c’est à dire qu’elle ne l’aurait même pas regardé, probablement, lorsqu’elle avait son âge, il y a une vingtaine d’années.

Mais là c’est différent, il est jeune, plein de vie, elle se souvient de l’odeur de sa sueur, quand il venait, l’année passée, lui faire la bise au petit déjeuner dans le restaurant de l’hôtel: elle se levait à peine et émergeait de sa torpeur, lui, il rentrait de la plage, il avait déjà nagé, joué au beach volley, nagé encore, séché. Le mélange dévastateur de l’odeur d’une peau mêlée à la crème solaire, au sel, au sable, puis chauffée au soleil.

Elle sait qu’il est content qu’elle soit arrivée, qu’il l’attendait, qu’il est soulagé, que jusqu’à ce moment il n’était pas sûr de la revoir. Elle le sait parce que l’année passée il n’a pas arrêté de la suivre des yeux, de se retrouver dans la même pièce qu’elle, pas loin, de la frôler aussi souvent que possible. Elle l’a laissé faire, parce que ça faisait du bien un tout jeune comme ça, qui la désire, qui a l’air de penser tout le temps à elle. Et de toute façon, il n’aurait rien osé faire de plus, alors, elle ne doit pas se poser trop de questions: la différence d’âge est infranchissable, pour lui et surtout pour elle, parce qu’elle a honte d’être touchée par ces sentiments fragiles et immatures, à plus de 40 ans, elle a honte d’avoir envie de lui. Et puis, elle n'est pas censée être disponible.

Elle pose ses sacs, sa valise, se met aussi à dire bonjour à droite, à gauche, elle sourit, elle est réellement ravie de les retrouver tous. Elle le voit s’approcher, il vient dire bonjour, mais elle ne lève pas la tête, elle est en train de montrer des photos de ses enfants à ses copines-collègues. En réalité, elle suit des yeux ses baskets en toile, elle voit qu’il attend qu’elle le remarque, il traîne près d’elle, mais non, elle est occupée, elle ne veut pas encore, elle retarde les retrouvailles.

Il s’en va, elle prend peur, jette une oeillade dans sa direction: il discute avec d’autres, mais il a le visage fermé, peut-être qu’elle l’a vexé. Elle ne veut pas lui faire de peine, alors, tout en restant accroupie à côté de son amie, elle braque ses yeux sur lui, pour que, dès qu’il se tourne à nouveau vers elle, elle puisse accueillir ses yeux clairs, le rassurer: bien sûr qu’elle se souvient de lui, bien sûr qu’elle est contente de le revoir. Bien sûr qu’elle a beaucoup pensé à lui, et qu’elle est heureuse de rejouer le jeu cette année, parce que c’est agréable et que le jeu ne blesse personne.

Il risque enfin un regard vers elle, comme prévu elle fait pétiller son sourire, lui fait un petit geste de la main, comme un « hey, je t’ai vu, c’est chouette ». Elle s’apprête à revenir à sa discussion avec son amie, quand elle se rend compte que quelque chose a changé dans l’air qu’il affiche, c’est quoi? Une drôle de gravité… Avant qu’elle ait pu désaimanter ses yeux, il fait cette chose dissonante: il se lève et vient droit vers elle. Un peu paniquée, elle se relève d’instinct et lui fait face. Il se penche un peu sur elle, pour simplement lui faire la bise. Ouf. Sauf que c’est extrêmement lent, qu’il laisse sa peau frotter la sienne tout au long du mouvement et que la bise il la dépose à la commissure de ses lèvres. Puis il reste collé à sa joue, il ne bouge plus et lui chuchote des trucs convenus quand on se revoit après un certain temps. Mais elle n’entend pas vraiment, sans doute des trucs comme « Salut, ça va, c’est chouette de te revoir, ça me fait plaisir, tu restes toute la semaine? ». Elle répond mécaniquement, d’un filet de voix, et ne bouge pas, non plus, la respiration difficile. Elle n’arrive à se concentrer que sur son souffle à lui, qui passe sur sa joue, s’insinue dans ses oreilles, fait voleter quelques cheveux qui trainent par là.

Ils restent accrochés et elle a l’impression que ce peau à peau est infini. Inévitablement tout le monde doit être en train de les dévisager. Mais le bruit de fond ne varie pas, ils sont cachés par leurs têtes inclinées et par ses longs cheveux à elle.

Ou peut-être pas, peut-être est-elle comme ces tout petits enfants qui pensent que lorsqu’ils ferment les yeux, au milieu d’une pièce, ils sont très bien cachés. Si je ne les vois pas, ils ne me voient pas. Si je fais comme s’ils n’existaient pas, je n’existe pas pour eux.

Elle n’ose pas bouger, donc, parce qu’elle a peur d’exploser, si elle se détache, ou de disparaître plutôt, tellement elle se sent vivante là, maintenant. Elle frémit et alors il fait ce truc terrible et absolu, ce truc impensable si on n’est pas jeune et libre et en vie et confiant: il fait glisser son visage imperceptiblement sur sa joue et l’embrasse dans le cou. C’est un tout petit baiser lent, doux, moite, les lèvres à peine entrouvertes. Elle ne peut émettre un son, paralysée, alors elle respire fort dans son oreille à lui, pour lui dire ce qu’elle ne s'autorise même pas à imaginer.

Et puis après, elle hésite. Elle hésite entre rester comme ça avec lui, pour toujours, ne se touchant que par leurs visages et leurs souffles mélangés ou bien faire volte-face et marcher loin, loin, marcher jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus marcher et qu’elle s’écroule, les yeux fermés.

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